- Vive la famille ! - Iris alba
- Vive la famille !
Vive la famille !


Des réflexions de Roland Barthes sur la photographie, je retiens l’hommage si beau et émouvant à sa mère, cherchée dans des albums, retrouvée dans une photo d’elle petite fille, aussi frêle que les souvenirs.
Quoi de plus anodin, de plus partagé et de plus intime à la fois qu’une photo de famille ? La photo de famille est le degré zéro de la photographie, celle que l’on fait en dehors de toute démarche esthétique, de tout savoir-faire technique, de toute contrainte ou exigence commerciale. C’est celle que l’on fait circuler de main en main, que l’on glisse entre les deux pages d’un livre, que l’on garde parfois contre son cœur ou que l’on dépose sur la tombe de l’être aimé. C’est l’image que l’on cadre au gré des circonstances, de l’émotion passagère, de l’enivrement d’un repas ou des premiers pas d’un enfant.
C’est le plus intime et le plus vulgaire.
Des albums conservés chèrement par ma mère dans son armoire au bois lourd et sombre, parmi les milliers de paysages, de visages connus ou pas, j’ai compulsé les pages, explorant comme un herbier les feuillets de ma préhistoire personnelle. Je décompose mon épopée en trois chapitres.

I - Des photos qui appartiennent à mon histoire, qui la précèdent aussi. Sur les images, les gens que j’aime, mais que je n’ai pas connus alors : plus jeunes, plus légers car délestés de ce que j’ai vécu, ils sont les habitants d’un continent inconnu et définitivement englouti. Ce que je vois est donc nécessairement aussi ce que j’imagine, ce que je tâche de reconstituer et d’inventer. Qui prend les photos que je vois ? Tout le monde sauf moi. Mon père sûrement, quelqu’un d’autre... un angle mort. Je suis lecteur d’un passé qui m’échappe.
II- Inventio : je choisis. Autant que l’histoire familiale, je redécouvre l’histoire des supports sur lesquels on l’a imprimée. Bouleversantes photographies aux couleurs passées, éclatantes et usées à la fois. Polaroids, kodachromes... Je les trouve magiques, elles ont ce punctum dont parlait Barthes. Je reconnais en chacune un pouvoir d’incantation particulier. Je tâche, moine nostalgique, d’assembler ces morceaux épars pour former non une histoire, mais une sorte de mythologie personnelle, une ascendance légendaire. Mélange de ce que je sais et de ce que je ne sais pas.
III- Dispositio : chaque image, une fois reproduite, imprimée, devient un bout de papier, un support plastique propice à la réappropriation plastique. Mes petits souvenirs se changent en cahiers de coloriage, ateliers miniatures. L’image photographique n’est pas seulement le lieu virtuel et immatériel du souvenir mais aussi celui de son actualisation incarnée dans le présent où je me souviens. L’image se brûle, se peint, se barbouille, se froisse et se raye.

Je m’interroge encore sur la pudeur et l’impudeur de mes photos. Les reprenant en mon compte, je m’approprie un héritage qui n’est pas le mien seulement, une histoire qui appartient à d’autres que moi. Je ne m’expose que bien partiellement, à travers les masques que sont les visages de mes parents. Dans l’effort consistant à protéger l’identité de ceux que j’aime, je me mets à barrer, à la pointe d’un couteau ou du bout d’un pinceau, leur regard. Par un effet contraire, je me rends compte du sacrilège : j’ai créé des affreuses créatures !
« Vive la famille » met en scène des oripeaux de moi, des lambeaux beaux de mémoire, des semblants faux d’une histoire qui n’a plus grand-chose de personnelle.
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